Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Le blog de Anne-Laure L.

Le blog de Anne-Laure L.

Ce blog est un récapitulatif non exhaustif de mes articles en tant que journaliste sur des sujets aussi variés que la musique, la société, l'actu... Bonne lecture!


L'aventure nigériane du Gangbé Brass Band

Publié par Anne-Laure L. sur 8 Juillet 2015, 00:48am

Catégories : #musiques des mondes

L'aventure nigériane du Gangbé Brass Band

Avec Go Slow to Lagos, son 5e album, la fanfare béninoise Gangbé Brass Band rend hommage à son père spirituel, Fela Kuti, à son pays le Nigeria, et à sa musique, l’afrobeat. Elle célèbre également ses vingt ans d'existence, avec ce disque de la maturité, qui emprunte des routes multiples, tout en conservant son socle traditionnel béninois, sacré et vaudou. Suivons sa piste !

Ils se guettaient de longue date… Un jour, à Budapest, Femi Kuti, ivre de danse, devant un show hypnotique du Gangbé Brass Band, ne se contient plus : "Vous, à partir de ce jour, vous avez un contrat à vie chez moi, pour la Felabration !", leur lance-t-il.

Depuis 2004, l’orchestre béninois honore donc de sa présence, en pèlerinage annuel, ce festival à la gloire de Fela : direction le Shrine, temple de l’afrobeat, sis à Lagos, capitale économique du Nigeria. Dix ans auparavant déjà, aux prémisses du Gangbé, Fela lui-même, lors de son concert à Cotonou, au Hall des Sports, en 1994, témoin de l’une de leurs répétitions, les adoubait : "Votre musique : voici ce que je souhaite pour mes fils, en Afrique".

Une bénédiction du père spirituel que le GBB garde au cœur – un talisman. "Le Black President constitue la source première de nos inspirations, expliquent de concert Athanase (bugle, chant) et Martial (trombone)… Juste après notre rencontre, il fut emprisonné. Depuis, nous reprenons son titreColonial Mentality, en son hommage. Dans son sillage, nous dénonçons l’injustice et les inégalités qui sévissent en Afrique. Son style, l’afrobeat, repose en outre sur des rythmes mêlés du Bénin et du Nigeria : le juju, le highlife..."

Un parcours du combattant

Entre le petit Bénin francophone, et son grand voisin anglophone, le Nigeria, les cousinages ne se limitent pas à la seule musique. "Nous n’avions auparavant même pas de frontière entre les deux pays. Celle-ci fut tracée arbitrairement par les anciens colons. Vivent sur ces deux territoires, les mêmes ethnies– Yoruba, Fons, éclaire Athanase. Nous partageons des coutumes, un artisanat, un style vestimentaire, des cérémonies identiques."

Yoruba

Et pourtant… Malgré ces éléments fédérateurs, rejoindre Lagos depuis Cotonou relève de l’épopée, mise en image dans le très joli film d’Arnaud Robert, Gangbé* : une route semée d’embûches. Le disque,Go Slow to Lagos ("Aller lentement à Lagos"), en clin d’œil aux embouteillages dantesques qui encombrent la capitale nigériane (les "Go Slow"), porte, à merveille, son titre.


Tantôt rigolards devant l’absurdité des situations vécues, tantôt énervés, Athanase et Martial racontent cette aventure, avec force humour : "Pour traverser la frontière, tu dois passer au moins cent postes de contrôle, je te jure, tous les deux mètres ! Chaque famille possède sa police, sa douane, ses formalités, appliquées selon l’humeur. Nos passeports comportent le sigle réglementaire, Cédéao*2, mais seul l’argent les intéresse…"

Un vrai parcours du combattant, aux lois ubuesques et aux conséquences dramatiques : "Ces absurdités freinent l’évolution sociale et économique du continent africain. Difficile d’imaginer des dirigeants organiser des conférences dans ce contexte !" Comme leur idole Fela, le GBB milite, en effet, pour une Afrique unie, sur la piste des héros : Thomas Sankara, Kwame Nkrumah, Nelson Mandela, Patrice Lumumba…

Le spirituel au cœur

Mais au-delà de ce sens littéral, Go Slow To Lagos comporte aussi une dimension symbolique. Le "Go Slow" désigne ainsi les vingt années d’existence de ce groupe, qui contre vents et marées, tient bon les cuivres. Athanase explique : "Nous marchons lentement mais sûrement, sur la piste de notre objectif : la diffusion de la musique béninoise contemporaine, sur des bases traditionnelles".

Le pari, à l’origine, était osé : il s’agissait de "sortir la musique des couvents", les sons vaudou des cérémonies auxquelles ils étaient cantonnés. Consultés, les Grands Prêtres leur donnèrent la permission de "libérer les percussions". Depuis, si leur musique emprunte des routes multiples, ses racines restent sacrées, comme le rappelle cette cloche obsédante. Martial explique : "Si tous les membres du groupe ne pratiquent pas la religion vaudou, la spiritualité reste au cœur de notre art. Ainsi, nous ne pouvons pas faire de musique sans l’assistance des divinités, sans communication avec des forces supérieures : des vibrations, des inspirations… Sur scène, nous jouons toujours pieds nus, pour nous sentir connectés. Fela aussi avait dressé un autel au sein du Shrine. Cette dimension nous paraît essentielle".

Avoir vingt ans

Pour le disque de leur vingtième anniversaire, dont la pochette fut réalisée par Lémi Ghariokwu, dessinateur des albums de Fela, les puissances supérieures n’expliquent pas, à elles seules, le savoir-faire, le groove, et les arrangements bien sentis. Des journalistes allemands avaient comparé leur précédent opus à une "salade russe" (une macédoine ?), pointant le manque d’unité, et le risque d’indigestion.

Un peu vexés, mais animés d’une volonté de faire mieux, face à cette critique qu’ils jugent constructive, les membres du GBB ont organisé, une semaine durant, en toute démocratie, une table ronde, pour discuter, morceau par morceau, de l’habillage adéquat. En résultent des arrangements fluides, cohérents, pertinents et bien pensés, entre rythmes traditionnels béninois, afrobeat et jazz, sur lesquels s’invitent deux convives de prestige : Femi Kuti sur le révolutionnaire titre d’ouverture, Yoruba, un appel à l’intégration de cette ethnie dans la société, qui valut la prison à son auteur, le cinéaste Hubert Ogunde ; et leur complice français, le musicien, Jean-Philippe Rykiel.

Leurs textes, eux, s’arrangent du quotidien, appellent à la paix, narrent les petites et grandes luttes. Disque de la maturité, assurément, chargé d’énergie, Go Slow to Lagos salue les vingt ans d’un groupe, qui sut révolutionner la tradition et engendrer de multiples héritiers. "On n’aura pas vécu sans trace", se réjouissent-ils. Depuis eux, le Bénin ne sonne plus tout à fait pareil.

* Toutes les informations sur le Film d’Arnaud Robert : www.gangbe-film.ch
** Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest.

Gangbé Brass Band Go Slow to Lagos (Buda Musique / Universal) 2015
Page Facebook du Gangbé Brass B
and

A lire aussi : Gangbé Brass Band, fanfare multiple (24/07/2009)

Par Anne-Laure Lemancel pour RFI Musique

TAGS : musique africaine - Bénin - album - Gangbé Brass band

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents