Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Le blog de Anne-Laure L.

Le blog de Anne-Laure L.

Ce blog est un récapitulatif non exhaustif de mes articles en tant que journaliste sur des sujets aussi variés que la musique, la société, l'actu... Bonne lecture!


El Mordjane, Sofiane Saidi

Publié par Anne-Laure L. sur 16 Décembre 2015, 23:39pm

Né à Sidi Bel Abbès, dans l’Ouest algérien, le Parisien Sofiane Saidi sort son premier disque : une galette savoureuse et sensible, aux racines raï, teintée de 1001 couleurs, qui chante la multiplicité de ses chemins… Récit.

El Mordjane, "le corail", titre du premier disque du chanteur algérien Sofiane Saidi fait écho à ce conte initiatique, ancré en lui-même, cette histoire inventée pour soutenir ses créations. Il était une fois… L’artiste éclaire : "Dans une île lointaine, une tradition veut qu’un garçon, pour séduire sa belle, aille chercher au fond des océans, une espèce de corail particulière. Très précieuse. Nourri de cette croyance, mon héros, épris d’une jeune femme, accomplit ce 'rite de passage'. En chemin vers son Graal, il croise dans les eaux, des mondes merveilleux : créatures prodigieuses, monstres minuscules, sirènes… Tant et si bien qu’il finit par oublier l’objectif de son voyage."

De sa jolie fable, Sofiane avoue les emprunts autobiographiques : une rupture difficile l’entraîne dans une poursuite rocambolesque de l’aimée, à travers l’Europe de l’Est. "Sur ses traces, j’étais en fait en quête de moi-même, dit-il. Un jour, j’ai obtenu ma réponse. Je suis rentré, apaisé. Ce déclic, cette avancée dans ma vie, comprenait en son sein, l’idée de mon disque." Comme cette parabole philosophique, la vie de Sofiane – à l’instar de bien d’autres !–, s’élance vers un cap, digresse au fil des rencontres, s’abreuve aux richesses imprévues, grandit, s’éclaire.

L’empreinte sonore de Sidi Bel Abbès

Tout commence à Sidi Bel Abbès. Dans cette ville de garnison de l’Ouest algérien, se mêlent dans les années 1950, au raï "trab" (la "terre") porté dans les bas-quartiers, ceux de la prostitution, par la truculente Cheikha Rimitti – un style qui résulte du choc entre la Gasba rurale des bédouins et l’urbanisme – les effluves du rock’n’roll emmené par les soldats de la Légion Etrangère.

De cette rencontre, émerge la signature sonore du lieu : le raï électrique, incarné par le groupe mythique des années 1980, Raïna Raï. Dans ce grand chaudron musical, fin des seventies, un gosse pousse. Dans son cœur, fleurit un secret : l’éveil d’un chant intérieur, qui le console, l’éveille. De cette présence, Sofiane ne parle guère. Il n’exerce son pouvoir qu’en cas d’urgence, pour se faire pardonner, par exemple, un retard à l’école : aux surveillantes autoritaires, subjuguées, il chante ses mots d’excuse.

Lors des fêtes de fin d’année, il partage aussi sa voix, mais n’interprète pas encore ce raï qu’il aime tant, banni des établissements politiquement corrects… Un jour, pourtant, vers 12 ans, il s’incruste dans le groupe de musiciens d’un mariage, au bout de sa rue. Séduite par sa voix chaude, ronde, la formation l’embauche. C’est parti ! Souvent, il fait le mur pour se produire et risque de sérieuses engueulades. Puis il chante à Oran, dans les cabarets de la plage des Andalouses, y croise des stars, tel Cheb Hasni

En 1988, éclatent en Algérie des manifestations violentes contre le Parti Unique (FLN). Octobre noir, sanglant, auquel succède l’avènement du multipartisme. Naît la lueur d’un "printemps algérien", plein de promesses, vite étouffées. Sofiane raconte : "C’était une belle période. Les manifestations rythmaient le quotidien, les partis fleurissaient. Mais moi, j’étais un peu cassé. J’avais fait une semaine de prison à Sidi Bel Abbès. Un souvenir effroyable. Je voyais poindre le danger islamiste, la pression monter. Je n’avais plus qu’une idée en tête : partir."


Cœur raï, pétales multicolores

En 1990, Sofiane, assoiffé d’idéaux et de culture française, débarque donc à Paris, chez son frère. Un choc. Le froid, cinglant. Aux petits boulots sur les marchés, le jeune homme ajoute, pour sa survie, des prestations dans des cabarets orientaux. Las. "Le raï aseptisé que l’on y jouait, loin de son cri de rage initial, ne me convenait pas !" Bien vite, le musicien frotte alors ses propres sons à d’autres accents : jazz, électro, etc.

Sur sa route, le destin, le mektoub, lui prodigue des complices musicaux. Au fil du temps, il apporte ses talents au groupe de rap sénégalais Tukuleur, aux vibrations électro de Naab, aux paysages libres, bigarrés, nomades, de Yog Sothot ; il collabore avec la reine de la fusion Natacha Atlas et avec le prince du oud, Smadj.

Toutes ces rencontres enrichissent sa musique, joyeux métissage, à la racine raï, aux pétales multicolores – drum’n’bass, jazz, rock. Depuis une dizaine d’années, il forge son disque, le sculpte, se laisse distraire par d’autres projets, reprend cette route. Et le voilà enfin. El Mordjane.

Il porte en son sein sa voix chaude et ronde, les effluves romantiques des comédies musicales égyptiennes qu’adorait sa mère, mêlés à l’odeur du café matinal de l’enfance… et bien d’autres voyages. En toute intimité, il s’illumine de bribes de conversations de ses copains d’Algérie, d’ambiances sonores glanées dans les rues de Sidi Bel Abbès. Au fil de ses aventures, Sofiane poursuit sa quête, et éveille par sa magie, de fabuleuses contrées.

Sofiane Saidi El Mordjane (Quart de Lune/Rue Stendhal) 2015
Site officiel de Sofiane Saidi
Page Facebook de Sofiane
Saidi

ALL pour RFI Musique

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents