Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Le blog de Anne-Laure L.

Le blog de Anne-Laure L.

Ce blog est un récapitulatif non exhaustif de mes articles en tant que journaliste sur des sujets aussi variés que la musique, la société, l'actu... Bonne lecture!


Anouska Shankar : de l’Inde à l’Espagne

Publié par Anne-Laure L. sur 10 Novembre 2011, 17:03pm

Catégories : #musiques des mondes

« Lorsque je jouais un raga, les musiciens espagnols s’exclamaient : "Tu joues parfaitement le flamenco !" »

 

http://1.bp.blogspot.com/-OvQWSegMgsc/TcevpqhHpJI/AAAAAAAAA74/QmuJMRfLe4g/s1600/anoushka-shankar.jpeg


Radieuse, Anoushka Shankar, virtuose du sitar et fille du légendaire musicien indien Ravi Shankar, sort aujourd’hui Traveller, un disque voyageur qui unit le flamenco et la musique hindustani. Si les connexions entre les deux styles s’expliquent par l’histoire (la migration, à travers les siècles, de populations du Rajasthan jusqu’en Espagne), la jeune artiste les explore avec une vision personnelle, une grande délicatesse et une force joyeuse, servis par des stars du flamenco tels Buika, Pepe Habuchuela ou Duquende... Composé durant sa grossesse, ce disque comporte une énergie solaire et offre une relecture contemporaine, sensible, respectueuse et pertinente, de deux traditions magistrales. Genèse d’une fusion réussie.


Votre disque s’intitule Traveller ... Votre musique est-elle imprégnée de nomadisme ?/ Oui, en tant que musicienne, je voyage beaucoup. J’ai vécu aux Etats-Unis, à Londres, en Inde... et cette itinérance influence ma façon de jouer, d’aborder la musique classique indienne. Surtout, ce disque, enregistré entre Madrid, Londres, Séville, San Diego, LA, Dehli, Bombay et Madras, raconte mon épopée entre musique indienne et flamenco. Une aventure personnelle qui comporte, en arrière-plan, toutes les migrations de Gitans du Rajasthan à l’Espagne à travers les siècles, qui expliqueraient les connexions entre ces deux musiques.


Lorsque vous avez décidé de mêler musique classique indienne et flamenco, était-ce une démarche intellectuel ou un désir intuitif ?/ C’était, à la base, un sentiment fort, qui s’est peu à peu mué en une démarche plus « intellectuelle ». Mon désir original vient d’un amour indéfectible pour le flamenco : réaliser un tel disque, c’était l’opportunité d’en apprendre davantage sur ce style, d’en comprendre les rouages, les subtilités, les rythmes, de me l’approprier, et de grandir en tant que musicienne. Il fallait cette expérience vive, charnelle, sur un disque entier, pour que ce voyage intérieur ne reste pas lettre morte.


Vous souvenez-vous de vos premières rencontres avec le flamenco ? Quelles sensations avez-vous ressenties ?/ Beaucoup de flamenco devait rôder autour de mes oreilles d’enfant, mais mon premier souvenir précis reste l’écoute, adolescente, d’un disque de Paco de Lucia, dont le jeu m’a littéralement subjuguée. A cette époque, je fantasmais totalement sur l’Espagne. Lorsque j’y ai finalement mis les pieds, j’avais l’impression de connaître le pays : il y avait ce parfum, cette énergie commune à l’Inde, qui me parlait et me fascinait. Lorsqu’après l’Université, j’y suis partie en vacances avec des copines, j’ai beaucoup fréquenté les bars, pour écouter le flamenco, regarder les danseurs : j’étais conquise, la passion me submergeait... Et déjà, j’entendais les similitudes des deux styles, que je devais plus tard vérifier.


Etait-ce pour vous comme une nouvelle maison musicale ?/Non. Je ressentais un vif amour, ça me touchait l’âme, mais je n’ai jamais ressenti le flamenco comme MA musique. La seule et unique « maison musicale » que je connaisse reste la musique indienne. Disons que le flamenco en serait la petite sœur. Elles possèdent cette âme commune.

 

 

 

 

 

 

Le chant, très important dans les deux styles, participe-t-il de cette « parenté »?/ Le chant occupe une place centrale dans les deux traditions, mais de façon différente. Dans la musique indienne, il permet d’accéder à la « spiritualité » ; dans le flamenco, il incarne la « passion ». Mais au fond, n’est-ce pas la même quête ? Deux chemins aux visées identiques, pour transcender la vie, la condition humaine...  


Le producteur Javier Limon, avec lequel vous avez travaillé, affirme que lorsque vous jouez du sitar, c’est comme si laissiez entendre une « voix flamenco ».../ La voix est, de tous les instruments, le plus nu, car il n’y a pas de barrière entre l’interprète et le son. Mais je pense qu’il en est de même pour les grands instrumentistes. Leur instrument prolonge leur corps et c’est comme s’ils chantaient à travers lui. Ils le subliment. Et puis, en Inde, nous apprenons notre musique d’abord par la voix. C’est peut-être pour ça que j’ai l’impression de chanter à travers le sitar.


Pensez-vous que l’on puisse rapprocher les palmas ou la danse flamenco, des codifications du corps indiqué dans le traité indien Natya Shastra ?/ Le Natya Shastra recense toutes les combinaisons – notes, mouvements, couleurs... – qui régissent les neuf émotions, à l’origine de tous les arts – théâtre, danse, musique... Ce n’est bien sûr pas aussi systématique, ni codifié dans le flamenco, plus sauvage, plus intuitif, mais je pense qu’ils partagent les mêmes valeurs, une énergie commune.


Comment avez-vous travaillé concrètement pour rapprocher ces deux traditions ?/ Avec Javier Limon, nous avons d’abord écouté énormément de musiques indienne et flamenca, en aller-retour. Reliés par une confiance mutuelle exceptionnelle, nous avons ensuite chacun apporté des idées : il habillait les miennes d’étoffes de flamenco, je revêtais les siennes de voilures indiennes, que nous avons retouchées, ré-arrangées par à coups. Les musiciens – Duquende, Buika...– ont ensuite défilé en studio, et il y a eu de beaux moments de grâce, de conversation musicale intense, de magie...


Avez-vous été surprise, émerveillée, par certaines connexions inattendues ? Deux exemples. Lorsque Javier m’a amené sa composition Si No Puedo Verla, j’ai fermé les yeux pour l’écouter. Les images ont alors défilé : celles du Rajasthan, du désert, de ces gens... Il y avait cette similarité forte. Et puis, sur le titre Boy Meets Girl avec Pepe Habichuela, nous avons par hasard, trouvé une coïncidence troublante, dans une tonalité particulière, entre une Granaina (une forme de flamenco classique) et un raga. Lorsque je jouais ce raga, les musiciens espagnols s’exclamaient : « Tu joues parfaitement le flamenco ! »


Y’avait-il aussi des risques à mener une telle fusion ?/ J’avais pour hantise de manquer de respect au flamenco, de le maltraiter, de ne pas suffisamment le comprendre, de heurter ses ambassadeurs... Alors bien sûr, nous avons fait des choix : nous avons manié certaines pièces très anciennes avec beaucoup de respect. Et puis, sur des créations plus modernes, nous avons pris plus de liberté, de jeu, de plaisir... Toutes les « pièces » ne sont pas pures, il y a des réinterprétations, toujours dans l’esprit, je l’espère.  Comme dit l’adage : « Tu dois connaître les règles pour les briser ». Je joue toujours de mon instrument, mais je change parfois de décor et j’essaie de m’y adapter le plus fidèlement possible.


Quel serait pour vous l’ingrédient essentiel à la réussite d’un tel projet ?/La communication, le respect, et l’humilité, qui empêchent de considérer sa propre tradition comme la meilleure. Mais aussi l’intégrité : il faut avoir une véritable envie de le faire et non répondre, comme cela se voit parfois, à des besoins marketing ou médiatiques...

 

Anne-Laure Lemancel, pour Evene 


Anoushka Shankar, Traveller, Deutsche Grammophon

 

 

 

 

 

 



Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents