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Le blog de Anne-Laure L.

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Ce blog est un récapitulatif non exhaustif de mes articles en tant que journaliste sur des sujets aussi variés que la musique, la société, l'actu... Bonne lecture!


Baloji: à la source du sorcier

Publié par Anne-Laure L. sur 15 Septembre 2010, 14:36pm

Catégories : #musiques des mondes

 

 

Kinshasa Succursale  

Bouillonnant, à l’image de la capitale congolaise, tel s’impose cet album du rappeur Baloji, Kinshasa Succursale. Prévu à l’origine comme une relecture de son 1er opus, Hôtel Impala, le projet, enregistré en six jours de studio à Kin, a finalement pris une tout autre direction : un son cradingue, vintage et très sixties qui ouvre les fenêtres sur le hip hop, le reggae, le funk, le tout en plusieurs langues (swahili, lingala, français...). Disque autoproduit, plein de rage, de sueur et de tendresse, Kinshasa Succursale convie à un périple singulier, dansant et infiniment attachant. Le « sorcier » a encore frappé !

 

http://www.frap.ru/uploads/posts/2010-03/1268731326_baloji-kinshasa-succursale-edition-collector-2010-vbr-www.frap.ru.jpgVous avez enregistré ce disque à Kinshasa. Comment la capitale congolaise a-t-elle influencé votre musique ?/Kinshasa reste pour moi une ville marquante : brouillon, et en même temps bouillonnante ; un choc comme New York, en terme d’intensité et de frénésie. La scène musicale y est très intéressante, quoique super désorganisée : il n’y a aucune centralisation. Kinshasa, c’est un peu douze millions d’habitants qui peinent à canaliser leur énergie.

 

Etait-ce justement pour coller à ce côté « brouillon mais bouillonnant », que vous avez enregistré ce disque sans bagage, et dans l’urgence (six jours) ?/ Nous avons débarqué à trois, avec des consoles, plein de câbles, et l’envie de palper cette frénésie. Parmi les musiciens de l’album, plusieurs ne connaissaient pas l’usage du métronome... Des fanfares déboulaient avec des cuivres totalement dissonants... D’autres solistes, sans instrument fixe, taxaient ceux laissés en plan dans la salle, avec une adaptation prodigieuse... En Europe, aucune production n’aurait laissé faire ça : on réalise toujours des trucs jolis, aseptisés. Je voulais adopter le contrepied, que ce soit brut, sans fioriture. Et pourtant, si je prends l’exemple de Konono n°1, dont l’aspiration reflète bien celle des musiciens africains en général, ils rêvent de jouer sur des amplis impeccables, d’avoir un son à la « Richard Clayderman », sur-propre, clinquant. Seule la nécessité du contexte leur impose des instruments dans un état pas terrible... Mais c’est ce qui m’intéressait justement, et pour conserver ça, il fallait faire vite, avoir cette contrainte. On a donc enregistré 14 titres en six jours, travaillé hyper dur, avec la nervosité due aux délais, et aux aléas habituels (pannes de courant, intempéries...), mais doués d’une super énergie : deux heures de répèt par chanson, puis cinq-six prises maximum. Le tout sans retouche ni overdub. Le groupe The Black Keys a d’ailleurs une théorie intéressante à ce sujet : ils disent qu’à partir de 76, le funk et la soul ont perdu leur intensité à cause des overdubs (technique qui consiste à enregistrer les instruments les uns après les autres, ndlr), parce que toute la force de cette musique réside justement dans le fait de jouer ensemble.

 

Vous aviez tout de même fait un peu de repérage en amont, notamment pour fixer les musiciens qui devaient intervenir ? / Pleins d’invités étaient déjà calés, comme Konono n°1. Mais sinon, la majorité des collaborations se sont faites sur le tard : ainsi du chanteur d’Independance Chacha, rencontré la veille de l’enregistrement. En fait, l’organisation belge, qui supervisait le projet, nous avait trouvé en amont un « band » rap-rnb-zouk, un truc jeune, moderne qui ne convenait pas du tout à notre projet « roots ». Dès le premier jour, j’ai donc  été obligé de congédier le groupe et de trouver des remplaçants. On a alors eu un défilé : des artistes prétentieux qui n’avaient pas le niveau, un jeune prodige qui s’est fait cogner par un aîné jaloux... Mais notre bonne étoile a toujours fini par briller...

 


 

Pourquoi avez-vous décidé de détourner ce monument de la chanson africaine, Independance Chacha de Jospeh Kabasele ?/ Il s’agit d’une chanson très forte en terme symbolique, mélodiquement magnifique, et en même temps, elle préfigure toute une culture de la musique publicitaire au Congo. Pour moi, cet hymne reste vide de sens : il chante tous les partis qui ont participé aux négociations de l’indépendance, alors qu’ils étaient déjà en train de se tirer dans les pattes, de préparer des alliances pour savoir qui allait prendre le pouvoir, avec la mainmise omniprésente de la Belgique. Il y a donc quelque chose de très malsain, d’extrêmement consensuel dans cette chanson. Un peu comme si je remerciais dans le même titre Le Pen, l’UMP, le PS et les Verts. Je trouvais donc intéressant de prendre le contre-pied : c’était une base de création super !

 

Dans certaines chansons, comme Tout ceci ne nous rendra pas le Congo, vous faîtes passer des messages très politiques.../ A l’origine, je ne voulais pas mettre ce titre, très lié à mon premier album. Mais les musiciens ont insisté. En tant que représentant de la diaspora, je pouvais chanter ou exprimer des idées qui leur étaient interdites. D’une certaine manière, le marché en RDC est très contrôlé : les artistes sont sponsorisés par des brasseries, des marques de téléphone, et si tout est brinquebalant au Congo, les seules choses qui fonctionnent bien, restent la sûreté de l’Etat et les Renseignements Généraux... J’étais en fait le seul à pouvoir apporter ce regard critique.

 

Au fondement de vos préoccupations politiques, il y a quand même cet intime, cette individualité, qui écrit à sa mère son « autobiophonie » depuis Hôtel Impala en réponse à cette seule question, “que deviens-tu ?”, après 25 ans d’absence... Je suis mon meilleur sujet. Et dans les autres formes d’art, comme la littérature ou le cinéma,  je m’identifie finalement plus aux trajectoires singulières qu’aux grandes épopées. Et puis, dans cette intimité dévoilée, je pense partager des sentiments, des émotions, avec des personnes qui vivent des situations similaires : le manque d’un parent.

 

Avez-vous revu votre mère récemment ?/Oui, il y a deux mois. On n’a pas parlé de mon album. La première fois que je l’ai revue pour Hôtel Impala, je crois lui avoir parlé exclusivement du disque... elle n’a pas vraiment compris.  

 

Anne-Laure Lemancel

 

Baloji Kinshasa Succursale

 

Pour RFI MUSIQUE, le 15 septembre 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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