Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Le blog de Anne-Laure L.

Le blog de Anne-Laure L.

Ce blog est un récapitulatif non exhaustif de mes articles en tant que journaliste sur des sujets aussi variés que la musique, la société, l'actu... Bonne lecture!


Dominique Grange, engagée à perpétuité

Publié par Anne-Laure L. sur 16 Mai 2008, 17:04pm

Catégories : #chanson française

1968-2008…N’effacez pas nos traces !

Au cœur de la révolte de mai 68, Dominique Grange, chanteuse produite par Guy Béart, parcourt les usines occupées avec sa guitare : un engagement en musique qui suscitera des vocations, comme  celle, par exemple, de Renaud. Quarante ans après les événements,  elle sort, en collaboration avec le dessinateur Tardi dont elle partage la vie, un joli coffret qui mêle chanson et bande dessinée. Outre les titres directement issus de mai 68, Dominique Grange y évoque la dictature chilienne, l’exil, l’immigration, la misère, le racisme. Preuve que l’esprit de mai souffle encore. Avec élégance, sincérité, et aquarelles.


De quelle manière avez-vous participé à la révolution ?

  J’avais 20 ans. Je commençais juste ma carrière de chanteuse aux côtés de Guy Béart. J’écumais les salles de concert, mais aussi les plateaux de télévision, et les scènes de théâtre, où j’exerçais en parallèle une activité de comédienne. Quand le mouvement a éclaté, Leny Escudero suggérait aux artistes d’entamer une grève active. Ma place était toute trouvée. J’ai quitté la maison avec ma guitare et ma brosse à dent, pour entamer une existence itinérante de deux mois, sans repas, ni repos.  Pour distraire les ouvriers, les comités de grève invitaient des musiciens et des humoristes.  Au mois de mai, j’ai ainsi effectué une vaste tournée des boîtes occupées. Nous discutions avec les ouvriers, premiers contacts avec la « lutte des classes », idée abstraite pour beaucoup d’entre nous. En juin, tout a continué. Munis de cinétracts, d’un projo et d’un écran, nous avons entrepris, à quatre, une longue marche à travers la Provence. Dans les fermes, sur les places de village,  nous expliquions mai 68 en image et en chanson, dans une volonté de transmission immédiate. Notre base se situait à Avignon, en plein festival, perturbé par une confrontation entre le « in », théâtre bourgeois et subventionné, et le « off », marqué par la présence du Living Theatre et celle du Chêne Noir.

 

  Quelle a été  l’activité musicale en mai ?
Pendant les événements, les cabarets mythiques de la rive gauche, comme le Cheval d’Or, restent porte close, en raison des barricades et des voitures incendiées. La paralysie parisienne entrave tout espace de création. Les événements qui se précipitent, et évoluent au jour le jour, laissent aux artistes peu de recul. Seules éclosent des paroles mises à l’arrache sur des thèmes populaires. Des  chanteurs tels  Jean Ferrat, Maurice Fanon, Francesca Solleville, Pia Colombo, Colette Magny, ou encore Isabelle Aubret écument les usines, mais, pris au dépourvu, leur répertoire ne s’harmonise pas à la situation. Moi-même, je ne commence à écrire mes chansons qu’au mois de juin, les enregistre en autogestion pendant l’été, et les distribue en septembre dans les Comités d’Action.

 

Après mai 68, vous décidez d’arrêter la chanson ?
Pour beaucoup, le retour à la normal fut traumatisant ; il y avait eu l’espoir d’une révolution et il nous était impossible de reprendre le cours de l’histoire là où nous l’avions laissé. Ma seule et triste perspective était de retourner à la télé, à la radio, espaces apolitiques, qui n’auraient pas accepté mes titres. J’étais allée trop loin dans mon engagement, il me fallait poursuivre. J’ai intégré une organisation maoïste, la « gauche prolétarienne », puis  travaillé à l’usine pendant un an, pour vivre à l’écoute des ouvriers, apprendre d’eux, et ne plus parler de mon seul point de vue de « privilégiée ».  Je souhaitais, comme l’indiquait « le petit livre rouge », « être au sein du peuple comme un poisson dans l’eau ». A ce moment-là, je ne chantais plus du tout, d’autant que mon statut de militante rendait ardue toute exposition médiatique. Peu après, mes camarades m’ont fait néanmoins comprendre que je serais plus utile derrière ma guitare  que derrière une machine. J’ai donc sorti mon second 45 Tours, Les nouveaux partisans, devenu l’hymne de la « gauche prolétarienne », et des gauchistes. A l’époque, je me considérais plus comme une militante qui chante, que comme une chanteuse qui milite. Aujourd’hui, je me déclare « chanteuse engagée à perpétuité ».


Dans N’effacez pas nos traces, vous abordez des thèmes aussi divers que la dictature chilienne, la  Commune, l’assassinat de Pierre Overney*, ou encore l’exil politique. Participent-ils aussi de cet « esprit de mai », du courant de votre révolte?
Je parle pour tous ceux qui se battent avec courage, qui n’acceptent pas d’être réduits, qui restent debout, car à genoux, il est trop facile de s’allonger. Droit, nul n’accepte de se conformer. Dans Les rivières souterraines, j’évoque même ces moments où l’histoire se décourage, où il ne se passe plus rien.  Les idées sont comme l’eau qui ne s’arrête jamais, trouve son chemin et infiltre les rochers. « Le cadavre est à terre, mais l’idée est debout »,  disait Victor Hugo.

N’effacez pas nos traces : le titre s’offre en pied-de-nez aux révisionnistes.  Est-ce aussi votre manière de célébrer un anniversaire ?
C’est l’une de mes réponses aux propos du président Sarkozy, qui décrivait les gauchistes et les soixante-huitards comme l’axe du mal. Je ne fais que réagir à la provocation. Quant à la commémoration, je m’en fiche pas mal. Le disque offre plutôt l’occasion de retrouvailles intenses en émotion.

Quarante ans après : toujours le même combat ?
J’ai aujourd’hui les mêmes raisons de me révolter qu’à l’époque, mais  sans le même espoir de renverser cette putain de société, forte de son unique système. Je veux transmettre des idées  importantes. Je m’en fous de gagner du fric,  je m’en fous de montrer ma bobine à la télé. Là n’est pas l’important ; les chansons passent les frontières,  traversent les murs des prisons, s’échappent et s’envolent, deviennent des armes merveilleuses.

 

Anne-Laure Lemancel (Pour RFI musique, mai 2008)

 

*ouvrier abattu à l’usine Renault de Billancourt par le vigile Tramoni.

Dominique Grange en concert le vendredi 16 mai 2008 au forum Léo Ferré www.forumleoferre.com

 

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents