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Le blog de Anne-Laure L.

Le blog de Anne-Laure L.

Ce blog est un récapitulatif non exhaustif de mes articles en tant que journaliste sur des sujets aussi variés que la musique, la société, l'actu... Bonne lecture!


Fruits et légumes hors saison : le coût du caprice

Publié par Anne-Laure L. sur 5 Avril 2011, 19:23pm

Catégories : #Sciences

Une envie de fraises ? De salade de tomates ? Patience ! En France, ces fruits poussent l’été, et les consommer avant entraîne indirectement une foule de conséquences fâcheuses pour la planète, votre santé et la société : terribles histoires de la fraise d’Espagne et de la tomate marocaine...

 

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Haricots verts du Sénégal, prunes d’Afrique du Sud, raisin d’Argentine, nectarines du Chili, asperges de Chine, oignons de Hollande... : dans un supermarché parisien, les étals convient le client à un tour du monde anarchique des fruits et légumes, défis lancés à la géographie agricole et au cycle des saisons. Tenez ! Cet hiver, des barquettes de fraise « made in spain », 2€45 les 500g, présentent d’énormes fruits calibrés à l’allure douteuse, révélée par le vert-jaune autour des queues. Pas de maturation naturelle, donc, pour ces fruits hors saison au goût standard : testés, désapprouvés ! « Même pas de quoi faire des confitures potables ! », grogne Claude-Marie Vadrot, journaliste, auteur de l’ouvrage Des fraises en hiver (1). Mais au-delà de ses médiocres qualités gustatives et nutritives, la « fraise d’Espagne » révèle surtout une tragédie environnementale, sanitaire et sociale...

 

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Des fraises au CO2/Si l’on survole la province de Huelva, Andalousie, des champs de serres en plastique blanc défigurent le Parc National de Doñana. Dans ce reposoir d’oiseaux migrateurs, les fraises, cet « or rouge », cultivé sur quelques 6000 ha, au détriment de 2000 ha de forêt éradiqués, requièrent une consommation d’eau, que ne saurait supporter la région : forages et plantations sauvages assèchent les rivières, bouleversent l’écosystème, quand le rejet de pesticides pollue les nappes phréatiques et met en péril certaines espèces végétales ou animales (le lynx pardel, par ex.), selon C.-M. Vadrot. « Surtout, explique-t-il, ces fruits rigides, élaborés par des universitaires californiens au milieu des années 1990 dans un souci marketing, se retrouvent plantés dans du sable, hors-saison, dopés de nutriments au goutte-à-goutte, musclés, cueillis bien avant maturation... ». Ainsi, la somme des produits phytosanitaires utilisés ne constitue pas seulement un danger direct pour les travailleurs de ces exploitations, ouvriers extrêmement précaires, parfois sans-papier, originaires de Roumanie ou du Maroc... A terme, ils représentent aussi un risque sanitaire pour le consommateur, selon le Professeur Belpomme, président de l’Association pour la Recherche Thérapeutique Anti-Cancéreuse (ARTAC) : « Si la quantité de chacun de ces produits toxiques reste en deçà des teneurs considérées comme immédiatement dangereuses, leurs combinaisons dans l’organisme constitue un cocktail néfaste à long terme. » D’autant que, comme le note François Veillerette, président de Générations Futures : « Il n’existe pas d’harmonisation européenne stricte quant aux pesticides, et les contrôles aux frontières se révèlent laxistes ». Pour répondre aux désirs des consommateurs, l’Espagne exporte donc chaque année vers l’hexagone, selon les douanes, 68 000 t. de fraises (60% des importations françaises de fraise, chiffres FranceAgriMer), soit un ballet incessant de quelques 20 000 camions par an, sur 2500 kms. Un bilan carbone désastreux, selon le site Effets de Terre(2) du journaliste Denis Delbecq : l’émission d’une barquette de 500g vendue en Allemagne correspondrait à 442 grammes-équivalent-CO2, soit autant qu'une petite voiture roulant 3.5 kilomètres. (source : Product Carbon Footprint). Un goût amer ?


Tomates marocaines/ Non loin des terres ibères, le Maroc exporterait aussi près d’un million de tonnes de fruits et légumes vers l’UE, dont 70% vers la France, selon l’ouvrage No Low Cost (3) de Bruno Fay et Stéphane Raynaud. Une production massive, source là-encore d’une catastrophe écologique, d’après Jean-François Narbonne, toxicologue à l’Université de Bordeaux, qui décrit ainsi la désastreuse culture des tomates de la région du Souss-Massa-Drâa (Agadir) : «  Pour l’approvisionnement en eau, les industriels ont construit des barrages sur les oueds, qui n’ont maintenant plus de débouchés sur la mer ! Ils puisent dans les nappes phréatiques, rejettent les eaux usées... Les conséquences de cette production débridée ? Un écosystème chamboulé, des paysages défigurés, auxquels s’ajoutent le néo-esclavagisme d’ouvriers exploités, et l’explosion démographique du Grand Agadir, 1,2 millions d’habitants, dans un lieu sans eau ! » Si les scientifiques marocains commencent à prendre conscience de ces aberrations selon Bruno Dupont, président du Comité Euro-Méd à FranceAgriMer, la grogne des producteurs français enfle... A la tête de l’AOP Nationale Tomates, Pierre Diot tance la concurrence déloyale : « Que voulez-vous faire contre ces salariés marocains à 6€ la journée ? » De concert avec Pierre Veyrat, responsable de la Commission Fruits et Légumes à la Confédération Paysanne, il fustige cette mondialisation de l’alimentation qui affame les paysans du monde entier, et contraint la nature elle-même. D’un avis unanime, tous incitent donc à manger local et de saison, lorsque ces produits sont disponibles en France : avoir recours aux AMAP (4), cultiver son jardin, changer ses habitudes alimentaires... Et aux beaux jours, consommer à nouveau des fraises, certes un peu plus chères, un peu plus rares, mais tellement plus éthiques, saines et savoureuses !


Anne-Laure Lemancel

Pour les Inrockuptibles, le 5 avril 2011

 

(1)Claude-MarieVadrot : Des fraises en hiver, Et autres besoins inutiles de notre alimentation (Delachaux et Niestlé, 2010, 176p. 19 €)

(2) www.effetsdeterre.fr

(3) Bruno Fay & Stéphane Reynaud, No Low Cost (éd. Du Moment, 2009, 221 p., 17,95 €)

(4) Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne www.reseau-amap.org

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