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Le blog de Anne-Laure L.

Le blog de Anne-Laure L.

Ce blog est un récapitulatif non exhaustif de mes articles en tant que journaliste sur des sujets aussi variés que la musique, la société, l'actu... Bonne lecture!


Nicolas Repac, Black Box: L’ode au Blues

Publié par Anne-Laure L. sur 5 Juin 2012, 18:45pm

Catégories : #jazz

Guitariste, compositeur et arrangeur hors-pair, Nicolas Repac a collaboré, entre autres, avec Mamani Keita et a sorti récemment L’Or Noir avec Arthur H, un album sublime sur la poésie créole… Aujourd’hui, il revient avec Black Box, une odyssée sonore autour du blues. Selon le principe de Swing Swing (2004), son précédent opus, qui recomposait et samplait des enregistrements historiques du jazz, le compositeur part ici de documents sonores (enregistrements de worksongs et autres chants de prisonniers captés au début du XXe sièce, par l’ethnomusicologue Alan Lomax ; chant d’un chaman amérindien ; mélopée déchirante d’une chanteuse tzigane…)et de voix contemporaines (Cheikh Lo, Bonga…) pour inventer sa lecture personnelle de ce chant de douleur et d’insoumission. A la grâce de ses machines, il livre ici un disque de magie noire, aussi passionnant qu’émouvant. Entretien.

http://musikplease.com/wp-content/uploads/2012/05/nicolas-repac-black-box.jpg

 

Après le jazz dans Swing Swing (2004), votre nouvel album a le cœur « blues »… Que symbolise cette musique pour vous ?/Dans toute invention artistique, se niche une part d’insoumission, de résistance. Cette musique résulte de la rencontre, sur le continent nord-américain, des esclaves avec leurs bourreaux. Par une forme de cynisme de l’histoire, leurs cultures se mêlent, les sons européens se frottent à ceux des ethnies africaines, pour engendrer les worksongs, puis le blues. J’aime la capacité de cette musique à explorer toute la palette des émotions, les affects basiques, au fondement de la vie humaine : la tristesse, la joie, la douleur… Et l’espoir, bien sûr, qui transcende, et emporte le chant au-delà des notes. J’aime le blues pour son authenticité, loin des musiques de danse, de complaisances, ou d’accompagnement. J’aime ces expressions d’humanité profonde que sont la musique rom, le fado, le flamenco… Et, finalement, dans ce disque voyageur, qui parcourt les USA, l’Afrique, Haïti, l’Europe de l’Est, je recherche plus le « sentiment du blues », universel, qu’un genre « historique », cantonné à un lieu géographique et une temporalité précise… Je perçois l’aventure de ce disque comme une démarche poétique, sensitive et personnelle, à travers les blues du monde.


Vous souvenez-vous du premier blues que vous avez écouté ? A-t-il transformé votre art ?/ Comme je l’écris dans le livret de l’album à propos du titre 335 Times, un loop de guitare de John Lee Hooker me hante depuis l’enfance. Toute ma vie, j’ai essayé de jouer comme lui, sans jamais y parvenir. Pour moi, toute forme de beauté absolue reste inaccessible… Mais, au final, seul compte le chemin parcouru pour atteindre ce rêve : sur la route, chaque artiste plonge à l’intérieur de soi, et forge son vocabulaire. 


Black Box, Boîte Noire : le titre de votre album convoque une multitude de sens… C’est le côté noir (africain) de la musique, c’est la boîte noire d’un avion, mais aussi celle d’un magicien…/ Lors d’un crash aérien, la boîte noire permet de remonter le temps, de comprendre les causes d’un accident. Grâce à elle, je fais se côtoyer les vivants et les morts, la chair et les fantômes. J’adopte un processus rétro-futuriste, qui part de sources sonores du passé, pour inventer un big band actuel : un travail à 1000 lieues des productions néo-conservatrices qui se contentent de rejouer intacts des vestiges. Mon talent consiste à mélanger les matières sonores venant de sources très différentes. Par la magie de mon sampler, j’effectue  ainsi un voyage à travers les époques, qui permet de faire se rencontrer qui je veux, quand je veux, où je veux.


Par la « magie » de votre sampler, vous re-créolisez une musique par essence métisse… Vous réalisez des collages… Le travail tout puissant d’un artisan ?/ Je suis par nature dans la créolisation. Une fois passée la culpabilité du geste amoral qui consiste à « emprunter » ( « voler » ?) la musique des autres, je forge la mienne, un langage  novateur, doué de sa grammaire propre, à partir de matériaux collectés en chemin. Ce serait l’équivalent, dans les arts plastiques, de collages, réalisés à partir d’images préexistantes que l’on réorganise, que l’on rapproche, que l’on éloigne selon sa sensibilité et son projet.


Vous ne vous sentiez pas intimidé par le poids (symbolique, historique…) de vos matières premières (les collectages d’Alan Lomax, la voix de Bonga…) ? /Dans mon petit studio montmartrois, lorsque je jouais les apprentis-sorciers en solitaire, j’ai essayé, au mieux, de respecter ces matériaux, que j’aime profondément… En même temps, comme je ne suis pas ethnomusicologue, mais un simple autodidacte guidé par ses émotions et ses intuitions, je peux me comporter plus librement, sans cette chape, que fait parfois peser la valeur de ces « matériaux » musicaux. Je me gambade naïf, ouvert aux découvertes… Lorsque je me lève le matin, j’ai cette espèce de fulgurance d’un morceau à venir, une photo, un flash back, que je veux immédiatement partager : 100% émotionnel ! Mais ce qui reste au final assez drôle, c’est que cette plongée dans le passé me confère, à posteriori, une espèce de sérieux, de crédibilité.

 

 

 

Comment avez-vous procédé dans votre travail de collecte des sources sonores ? J’ai opéré naïvement, à cœur ouvert. Ce disque n’a pas été dicté par l’érudition durant ses quatre ans de réalisation, mais par les rencontres. Un ami, auquel je confiais mon projet,  a évoqué Alan Lomax ; Vincent Segal m’a parlé de l’Haïtien Ti Coca ; je suis tombé sur ce chant de lamentation époustouflant d’une chanteuse serbe en cherchant de la musique tsigane pour un film ; et amoureux de la voix de Bonga à la radio…  Une belle collection de hasards,  en somme, d’heureux moments…


Dans certaines de vos interviews, vous vous comparez même au Facteur Cheval ? /

Comme lui, je n’y connais rien. A partir de bric et de broc, de matériaux hétéroclites, il a construit dans son jardin son palais idéal : une œuvre complètement utopiste, les prémisses de mouvements artistiques futurs. Cet homme  qui, toute sa vie, a poussé une brouette et cherché des pierres, en distribuant des lettres, rêvait le soir chez lui, sur les architectures arabes, indiennes… Je trouve sa démarche belle, forte, émouvante ! Ce n’est pas un artiste académique inscrit dans une lignée, mais un homme qui s’exprime dans sa vie, sur son humanité... tout comme j’essaie de m’exprimer dans la mienne en suivant des chemins que j’espère inédits. Je m’approprie des sources sonores pour leur redonner un second souffle dans une humeur joyeuse, conquérante et poétique. Je suis un doux naïf, que portent seuls sa foi et son désir.

 

Anne-Laure Lemancel

 

Nicolas Repac, Black Box

 

 

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