Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Le blog de Anne-Laure L.

Le blog de Anne-Laure L.

Ce blog est un récapitulatif non exhaustif de mes articles en tant que journaliste sur des sujets aussi variés que la musique, la société, l'actu... Bonne lecture!


Paris, le retour du tapin

Publié par Anne-Laure L. sur 5 Octobre 2010, 16:09pm

Catégories : #société

 

 

prostitution.jpgParis nord, 2h00 du matin, entre Porte de Clichy et Porte de Clignancourt : de rares néons éclairent les trottoirs des Boulevards des Maréchaux. Ici, peu de passants, mais des ombres adossées aux poteaux, silhouettes féminines, auréolées de la lumière blafarde des panneaux publicitaires. Des voitures s’arrêtent, repartent vite. Des types s’approchent. Discussions. Elles changent de trottoirs, tentent le tapin quelques mètres plus loin. Sous un abribus, une blonde sulfureuse à la tenue fushia au-dessus de la limite décente, aguiche l’automobiliste : chorégraphie scabreuse, simulation de l’acte sexuel, invitation explicite à la fellation. Porte Dauphine, à deux pas des Champs-Elysées, une bande de jeunes femmes, bottes en sky et jupes mini, traquent le client, tandis qu’au bois de Vincennes, les loupiottes s’allument dans les rares camionnettes des filles de joie. Depuis quelques mois, la prostitution réintégrerait donc la rue, et notamment les boulevards extérieurs de la capitale, d’où elle avait disparu suite à la Loi sur la Sécurité Intérieure (LSI) en 2003, qui condamnait le racolage passif, passible d’une amende de 3750 euros et de deux mois de prison. Officiellement prévue pour démanteler les réseaux de proxénétisme grâce à l’aveu des filles condamnées, officieusement pour débarrasser les riverains de leur voisinage nuisible, cette mesure avait surtout eu pour effet de fragiliser encore plus les quelques 20000 prostituées en France, comme l’explique Samuel Prieur, coordinateur de l’association Mouvement du Nid : « Nous considérons cette loi comme une trahison de la tradition abolitionniste française, qui considère les péripatéticiennes comme des victimes. Pourquoi ne jamais inquiéter leurs clients ? » La loi a ainsi eu pour conséquences l’éloignement dangereux des filles dans les forêts, en grande banlieue... Mais aussi le développement de salons de massage et de réseaux débridés sur Internet qui contribuaient à les isoler davantage. Surtout, la loi a prouvé son inefficacité. Avocat général à la Cour de Cassation et à la Cour de Justice de la République, vice-président d’Equipe d’Action contre le Proxénétisme, Yves Charpenel explique : « Il n’y a jamais eu de rapports établis entre cette loi et le démantèlement de réseaux (environ 40 par ans). Il n’y a pas d’éléments concrets pour prouver le racolage passif : les procureurs ne poursuivent pas (quelques dizaines de condamnations par ans), les policiers ne verbalisent plus... et les réseaux réinvestissent la rue, car ce type de prostitution très rentable, environ 100 000 euros par an et par femmes, ne coûte pratiquement rien aux proxénètes ». Plus grave encore : si la lutte contre le proxénétisme en France se révèle l’une des plus efficaces au monde (600 condamnations pour cas aggravé par an), Yves Charpenel dénonce le manque de protection des filles qui auraient dénoncé : « Elles peuvent obtenir une carte de séjour en cas de condamnation du proxénète, mais la suite ? Rien n’assure que nous ayons démantelé l’intégralité des réseaux, souvent internationaux. Quid, alors, des représailles sur la victime ou sa famille ? »

 

Devant ce « chantage inégal », les proxénètes réinvestissent donc nos quartiers, avec un nomadisme fulgurant, et un repli rapide de leurs réseaux en fonction de la présence policière. Dans la capitale, il reste toutefois possible de dresser une cartographie ethnique de la prostitution (80% d’origine étrangère). Si les Maréchaux connaissent ainsi la traite des filles de l’Est (moldaves, roumaines...), en léger recul, le bois de Vincennes et les ruelles du quartier chaud de la Goutte d’Or, rue Myrha, subissent plutôt une présence africaine (ghanéenne, sierra-léonaise, nigériane...) : des jeunes filles fragilisées, souvent droguées, que l’on soumet à la pression de pseudo rites vaudou, jetées sur elles-mêmes et leur famille. Aux alentours des Champs-Elysées, l’association l’Amicale du Nid note également une présence maghrébine de luxe, type Zaia, tandis que devant le Monoprix au métro Strasbourg-Saint-Denis, une colonie de chinoises vêtues sobrement attendent leurs clients. Depuis le début des années 2000, ces prostituées de l’Empire du Milieu prolifèrent, notamment aux alentours de Belleville. Venues chercher fortune sur les trottoirs de Paris, ces femmes d’une moyenne d’âge de 42 ans, selon Médecins du Monde, avaient même su s’adapter à la répression contre le racolage passif : rebaptisées les « marcheuses », elles arpentaient les rues deux par deux. Une présence asiatique que voient d’un mauvais œil les « putes » telles qu’elles se nomment elles-mêmes, de la rue Saint-Denis. En cette fin d’après-midi, la rue Blondel, une transversale de la célèbre artère, voit sur ses pas de portes, un étal d’opulentes poitrines, de bas résilles, de chevelures peroxydées. En excellent terme avec le voisinage, ces « traditionnelles », qui se déclarent « indépendantes » s’ennuient ferme. Pas de client, « trois pèlerins » sur le trottoir, plus d’ambiance, plus de solidarité, et surtout une concurrence déloyale de la part des Chinoises et des Africaines, localisées à deux pas, rue Sainte-Foy : « Nous on paye nos impôts, on est fichées par la police, et ce sont nous que les flics emmerdent. Car « elles » n’ont rien, pas de papier, et sont soumises aux macs ». Depuis 2003, les amendes sur le racolage passif n’ont pourtant guère touché ces « traditionnelles », en forte diminution. Mais elles se heurtent à la fermeture de studios en location, même si elles se déclarent toutes propriétaires de leur lieu de travail. Même rengaine rue Joubert, près de la Madeleine : la gouailleuse Arlette* avait rendez-vous avec l’ « acheteur » de son studio, située étonnamment au même numéro que celui de ses « collègues ». Elle n’a pas « dérouillé » de la journée, n’a pas un euro en poche – la crise, le mois d’août – et envisage à 57 ans une reconversion. Mais déjà le téléphone sonne, insiste, textos, coups de klaxon, et Arlette file. Lorsqu’on demande à l’une de ses voisines si elle-même travaille en indépendante, elle répond : « Allons, allons, nous ne sommes plus en 1912... Au revoir, je ne vous en dirai pas plus. »

 

Anne-Laure Lemance, pour VSD

*Le prénom a été modifié

 

ITW ROSEN HICHER

 

204481_14442669_460x306.jpg

20100428_couv_rosen_09-09-56.jpgAuteur de l’ouvrage Une prostituée témoigne... Pour une prostitution choisie et non subie*, Rosen Hicher, 54 ans, propriétaire d’un « salon de massage » à Saintes, milite aujourd’hui pour une réouverture des maisons closes.

Pouvez-vous revenir sur votre histoire ?/ Mars 1988 : j’avais trois enfants à nourrir et le frigo vide. Un matin, j’ai répondu à une annonce dans France Soir, à l’intitulé explicite : « Bar cherche hôtesses ». D’emblée, mes collègues m’ont livré les « codes » de la prostitution, un manuel de survie qui devait me sauver durant toute ma carrière d’indépendante, dans les bars ou dans la rue. En 2000, j’ai ouvert un salon, parce que je désirais des horaires fixes pour mes six enfants.

 

Le sous-titre de votre ouvrage Une prostituée témoigne énonce Pour une prostitution choisie et non subie.../La vie m’a amenée à ce choix, mais je n’aurais jamais pu le subir. La prostitution – tout sauf une démarche anodine – s’assimile à une forme de dépression grave, aux séquelles irréversibles. Pour opérer, on dissocie le corps de l’esprit : une anesthésie généralisée, qui bouleverse notre vision de la vie, des relations, de l’amour.

 

Quels changements avez-vous observé dans le monde de la prostitution depuis vos débuts ?/ Depuis la LSI* en 2003, j’observe un éloignement des filles dans les forêts. On les pourchasse, on les isole, même si depuis quelques mois, des Africaines réapparaissent autour de mon salon. Surtout, je note une prolifération des déviants, environ 80% de ma clientèle. Grâce aux sites de rencontre, M. Tout le Monde peut satisfaire ses besoins sexuels. Je me coltine donc les tarés, les adeptes de pratiques SM, les pédophiles, les zoophiles... Depuis trois ans, j’ai été agressée, violée, cambriolée. 


Vous notez donc un accroissement du danger ? J’ai tellement peur que lorsque j’entends un bruit de pas, c’est comme si on m’arrachait les entrailles. Mais je témoigne surtout pour ces gamines, comme la petite Kosovar de 14 ans en face de chez moi, qui se vend pour cinq euros, selon l’aveu de mes clients. Je crains pour ces très jeunes filles, étrangères, déracinées, vulnérables, sans code, soumises à l’autorité de leurs macs...

 

Vous militez pour la réouverture des maisons closes ?/ Je milite pour la mise en sécurité des filles, dans des structures telles les Eros Centers à l’étranger. La prostitution dans la rue reste extrêmement violente : les filles s’offrent en pâture, livrent leur corps comme des animaux, pour quelques sous, à la merci de n’importe quel individu dangereux, en dehors des « cadres » que fournissent malgré tout les bars à hôtesse. Je suis pour une tolérance zéro des filles dans la rue. Que fait la police ? Elle est beaucoup plus prompte à traquer les petits vendeurs à la sauvette de la Tour Eiffel, qu’à stopper cet infâme commerce.

All

*Une prostituée témoigne... Pour une prostitution choisie et non subie, Rosen Hicher, Éditeur : Jean-Michel Bordessoules

*Loi sur la Sécurité Intérieure

 

 

 

 

 

 

 

Commenter cet article

philapaname 31/05/2014 19:39

Petite illustration en corrélation avec votre article pour se marrer http://phila-paname.blogspot.fr/2014/05/amour-parisien-impossible-claude.html

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents