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Le blog de Anne-Laure L.

Le blog de Anne-Laure L.

Ce blog est un récapitulatif non exhaustif de mes articles en tant que journaliste sur des sujets aussi variés que la musique, la société, l'actu... Bonne lecture!


« Salles de Shoot » : l’avis des usagers

Publié par Anne-Laure L. sur 19 Août 2010, 18:20pm

Catégories : #société

 Alors que la polémique sur les « salles de shoot » fait rage au sein du gouvernement, les échos de ce lointain débat rejaillissent sur le quotidien des principaux concernés : les toxicomanes en situation de grande précarité.

 

http://anar.zone.free.fr/illu/crack-drogue-pipe.jpg


Silhouette longiligne et dreads vagabondes qui chatouillent un collier de coquillage, l’alerte Thierry, regard solaire, décrit son infernale histoire. Pas d’apitoiement, mais une volonté farouche d’en découdre avec ses démons – cocaïne, héroïne, ecstasy. A 44 ans, dont 20 de dope, ce Martiniquais d’origine a tout connu : le deal, la prison, la rue, l’hôtel, les saisies, les potes de défonce disparus, et la naissance de sa fille en manque, il y a dix ans, qui l’a progressivement amené au sevrage. Une vie gâchée, une perte de temps, un « rêve farfelu », au réveil brutal. A ses côtés, l’Algérienne Aziza, quinquagénaire pétulante, soignée jusqu’au bout des ongles, attend son KIT BASE, son étui de « survie » – pipe à crack neuve, préservatifs, Stericup pour « cuisiner » sa drogue, désinfectant... Son sourire de femme coquette dissimule mal sa détresse : compagnon mort d’une overdose, prostitution pour payer sa came, maigre refuge la nuit dans sa voiture. Surtout, Aziza a mal aux pieds. Très mal. Car pour trouver ses produits, elle trotte. Beaucoup. Mais déjà Thomas, 26 ans, déboule dans ce Centre d’Echange de Seringues, près du métro Stalingrad. Visage hagard, il trépigne. Une obsession fébrile, que viendra calmer la prochaine prise. Dans ce quartier nord de Paris, tristement célèbre pour sa consommation de stupéfiants, le crack, cocaïne solide trafiquée à l’ammoniac, « galette » ou « caillou » à fumer, règne en maître. Ici, au centre, les usagers trouvent du café chaud, une oreille attentive, et des conseils pour se droguer « propre ». A quelques encablures de là, porte de la Chapelle, deux capuches timides, Fred et Beusman, héroïnomanes, rasent les murs. Ils se dirigent vers le Bus de Gaïa (Médecins du Monde) pour prendre leur dose de méthadone. Soucieux de ne pas régurgiter son produit de substitution, Beusman s’inquiète surtout pour sa copine, accro au SKENAN (morphine), trop faible pour sortir de son studio insalubre. Mais la nuit tombe, et dans une autre partie du quartier, le Centre d’Hébergement d’Urgence Sleep In (SOS Drogue International) reçoit 30 toxicos SDF. Le repos pour eux, enfin, un repas chaud, une douche, des vêtements propre... et cet apaisement qui se lit sur le visage de la fragile Emma, discours bouleversé, qui raconte sa journée entre mendicité, vol et prise de crack dans les toilettes publiques.

 

Un quotidien de galère, donc, que touchent de près les récents débats au gouvernement sur les « salles de shoot », ou Salles de Consommation à Moindres Risques qui étendraient les pratiques surveillées, au-delà de l’injection, au crack fumé et au sniff. Déjà adoptées par huit pays, dont la Suisse, le Canada et l’Allemagne, à l’efficacité prouvée scientifiquement par l’INSERM*1, l’intérêt de telles structures divise moins parmi les usagers – 230 000 « usagers problématiques en France » selon l’OFDT*2, mais seule la frange la plus précarisée serait concernée : entre 600 et 1500 à Paris, selon l’association ASUD*3 – que chez les politiques. Thierry, Aziza, Beusman et leurs acolytes parlent ainsi de lieux « positifs » : pouvoir se droguer en sécurité, faire analyser ses produits, éviter les risques d’OD, de transmission virale (VIH, hépatite C)... Pour Emma, ces salles, éventuellement adossées à une structure médicale, constitueraient surtout un havre, loin de l’agression des rues, de prises à la sauvette, toujours gênante. Les associations militantes comme le corps médical évoquent même un premier pas vers une resocialisation, et un éventuel sevrage. Plus radical, le docteur Jean-Pierre Daulouède, directeur du Centre de Soins et de Réduction des Risques à Bayonne, Bizia, brandit les « faits », et la réussite éprouvée de telles structures à l’étranger : « Stop à ce débat franco-français, à la philosophie... », peste-t-il. « Ces salles apportent une réponse partielle, mais pragmatique, au problème public de la drogue » Une évidence qui n’empêche pas les bémols de fuser parmi les usagers : dangers que ces salles ne dégénèrent en « squatts », qu’elles incitent au shoot, ou qu’elles ne « stigmatisent » encore plus les toxicos... Avec, en fond, cette question pratique du « littéraire » de la bande, René : « Et si nous devenions des appâts pour les dealers ou les flics ? » Chez les principaux concernés, la « concertation » ne demande qu’à s’ouvrir...

 

Anne-Laure Lemancel

 

 

Encadré/La majorité divisé

Le 19 juillet, lors de la Conférence sur le SIDA, à Vienne, Roselyne Bachelot se déclarait favorable à la concertation sur les salles de consommation supervisée, déjà adoptées par huit pays (Suisse, Canada, Espagne...) et avalisées, fin juin, par l’INSERM*1. Si la Ministre de la Santé évoque un « enjeu sanitaire crucial », son gouvernement manifeste, quant à lui, une hostilité ferme envers ces « salles de shoot », qu’il ne juge « ni utiles, ni souhaitables ». A la suite de François Fillon, dont la priorité reste de « réduire la consommation de drogue, non de l’accompagner, voire de l’organiser », 14 députés UMP ont donc signé un texte contre ces structures, au diapason d’une opinion publique opposée à 73% à l’ouverture de ses salles, selon une étude de l’OFDT*2. Un blocus unanime, donc, contrebalancé par les voix de la Secrétaire d’Etat Nadine Morano, et du maire UMP de Marseille Jean-Claude Gaudin, ouverts à ces expérimentations. Jeudi 19 août, Matignon devrait pourtant, suite à l’ampleur prise par la polémique, recevoir un collectif d’associations : Anitea, Asud, Act Up...

All

*1 : Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale

*2 : Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies

*: Auto Support des Usagers de Drogues

NB : les Salles de Consommation de drogues à Moindres Risques (SCMR) existent dans les huit pays suivants : la Suisse (depuis 1986), l’Allemagne (depuis 1994), les Pays-Bas (depuis 1996), et enfin l’Espagne, le Luxembourg, la Norvège, l’Australie et le Canada depuis les années 2000.

 

Pour VSD, le 15 août 2010

 


 

 

 

 

 

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