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Le blog de Anne-Laure L.

Le blog de Anne-Laure L.

Ce blog est un récapitulatif non exhaustif de mes articles en tant que journaliste sur des sujets aussi variés que la musique, la société, l'actu... Bonne lecture!


Vincent Segal, violoncelle acrylique

Publié par Anne-Laure L. sur 10 Mars 2009, 18:14pm

Catégories : #jazz

Moitié de l’ébouriffant duo Bumcello, le violoncelliste Vincent Segal, curieux inextinguible, multiplie les collaborations dans tous les styles musicaux, dans tous les domaines artistiques. Un personnage aussi incontournable qu’insaisissable, capté par cette essence : une vie en musique, la musique de la rue, celle des rencontres, le bruit du monde.


Un soleil printanier darde ses doux rayons dans une cour du Marais, havre d’oiseaux matinaux. Sur ses pierres envahies de végétation anarchique, sous ses pavés, des notes ricochent, un archet pleure, s’enroule aux feuilles… C’est ici, dans ce brin de campagne à Paris, que le violoncelliste Vincent Segal, moitié du duo anti-formatage et 100% explosif  Bumcello, a établi résidence et studio de répétition. Un moment de répit – squattée par une journaliste – avant de reprendre le fil d’un agenda que nous qualifierons de « bien rempli ». Un euphémisme. Depuis une semaine, Vincent a : accompagné en studio Agnès Jaoui, dont il réalise le dernier disque ; fait guincher les foules ch’tis, lors d’un bal solo; sublimé la « comédie musicale » (Not) A love song du chorégraphe Alain Buffard en terres lilloises; électrisé la centrale de Saint-Maur avec son compère Cyril Atef...Et ce n’est pas fini :  dans deux heures précises, lui et son violoncelle s’embarquent au Luxembourg, pour une lecture musicale des sonnets de Shakespeare par Marianne Faithfull, qui le qualifie au passage de « meilleur violoncelliste du monde ».


 Dans ce vertige du temps, celui que les mamans des sorties d’école pensent « chômeur » (la souplesse-horaire des musiciens…), ménage des plages pour ses enfants, 11 et 13 ans. L’homme dort quatre heures par nuit ; Vincent Segal est partout. Sous les feux de la rampe avec M ou Bumcello, son nom à la réalisation se dissimule dans les pages des livrets de Franck Monnet, Jeanne Cherhal, Dupain, Georges Moustaki, dans celles de Vanessa Paradis, Brigitte Fontaine, Zenzile, Dick Annegarn, René Lacaille ou Tryo… On le croise en terres africaines aux côtés de Doudou N’Diaye Rose Jr, Lokua Kanza, Ray Lema, Pierre Akendengue, Papa Wemba, Cesaria Evora, Cheick Tidiane Seck, brésiliennes avec Carlinhos Brown et Nana Vasconcelos, anglo-saxonnes lorsqu’il accompagne Chuck Brown, les P-Funk All Stars de Georges Clinton, Elvis Costello ou le hip-hop californien de Blackalicious, jazz autour de Julien Lourau ou François Merville...Avec toujours cette impression, lorsqu’on le présente, de réciter le bottin (non exhaustif) du ghota musical mondial ! Qu’il prête son archet virtuose à l’Ensemble Intercontemporain (dans Professor Bad Trip de Fausto Romitelli) ou le frotte à l’art de chorégraphes (Brigitte Farges, Stéphanie Aubin, Daniel Larrieu…), qu’il travaille avec le compositeur de musiques de films Alexandre Desplat ou vagabonde sur des mots d’écrivains (François Bon, Eric Meunié…), Vincent Segal serait, selon son pote graffeur Skki, « comme l’acrylique, un médium pour tous les mélanges ».

Une musique de territoire

S’il butine les meilleurs pollens, il ne saurait pour autant papillonner. Il capte l’essence et le cœur, s’inscrit dans l’intensité du présent, sans tout à fait se laisser surprendre. Insaisissable, Vincent Segal ? Il esquive les questions, esquisse des réponses, parle des autres pour éviter de parler de lui, témoigne une pudeur manifeste pour toute tentative de portrait ou d’appropriation psychologique, se retranche derrière d’éloquents silences, ou des notes de musique : ces « magiciennes » qui délivrent leurs beaux secrets. T-Bone Guarnerius* sur la platine, Vincent rigole, commente ce miroir en clair-obscur et diffracté, qui capte la lumière sonore de lieux chers, selon le concept de Gilles Deleuze, une « musique de territoire », ou renvoie l’image tendre des aimés, des pères, pairs : la leçon de musique de Mama Ohandja, le trombone de Glenn Ferris, la résonnance d’une imprimerie désaffectée avec le guitariste Gilles Coronado, les mélopées du flûtiste Malik dans l’église d’un bout d’île, le ressac des marées, l’aube du périph’ sous les doigts de Seb Martel. Et ce seau d’eau qui tombe sur une valse de la place des Vosges, par l’accordéoniste Pascal Palisco, ponctuée de cette injonction : « Vous arrêtez la musique, ou j’appelle la police ! ». Mais la musique ne s’arrête pas, elle fait sienne l’injure, se renouvelle au souffle vitale du violoncelle, qui toujours convoque le lieu et le temps. Un rapport quasi « proustien », selon le publicitaire, photographe, graphiste des albums de Bumcello, et meilleur ami de Vincent depuis sa naissance, Olivier Roubert. Dans le foisonnement organisé du studio segalien, les « madeleines » prennent l’allure de livres de graff ou d’albums photos soigneusement mis à jour, que Vincent feuillette et explique en vrac : tags, foule massive au concert de M, Nana Vasconcelos…La boîte s’ouvre ; la mémoire surgit, puzzle reconstruit par des amis qui livrent ce qui les touche.

 

Baleine et plancton

Tout commence à Reims en 1967. Vincent grandit dans une famille de trois enfants sans télé, riche d’échanges, d’humour, d’une culture vivace, mais sans prise de tête. « Il habitait à côté de la cinémathèque de Reims, et s’y rendait souvent avec sa mère », se souvient Olivier. « Tout jeune, il racontait sa fascination pour Identification d’une femme d’Antonioni. A 16-17 ans, il écoutait Dolphy, Les Who, ou Webern dans le noir. Une façon d’être différent ». A six ans en classe musique, le choix du violoncelle ne provient pas d’une vocation, mais de la savoureuse réputation de Pierre Penassou, tacitement élu par ses élèves « prof le plus cool », parce qu’il organise des fêtes de fin d’année. Comme une « baleine avec du plancton », selon ses propres mots, l’enfant s’abreuve de sons ininterrompus, pervertit, enrichit sa formation classique de disques profanes ou cultes, piochés dans la collection paternelle : Muddy Waters, Stravinsky, Roland Kirk, Jean-Claude Malgoire, Led Zeppelin, Gainsbourg… et fonde son premier rock band, Les Radiateurs, « le groupe qui chauffe » ! Des digressions qui amusent un professeur aux idées larges, membre du quatuor Parrenin, interprète du répertoire dodécaphonique, et fan devant l’éternel des Blues Brothers. Sorti Premier Prix du CNSM de Lyon – avec une légende selon laquelle le directeur aurait dit : « Vincent Segal est brillant, mais il ne sera jamais un grand soliste, il est trop éclaté » –, le jeune prodige reçoit à 18 ans une bourse pour la Banff Fine Art School au Canada, sorte de Villa Médicis hors les murs, où il rencontre, outre des musiciens rock et jazz (Dave Holland), des sculpteurs, des peintres, des cinéastes… Approche d’un goût virulent pour l’éclectisme ?

 

Mais par-delà les murs des écoles, c’est surtout dans la rue, au sens large, que Vincent construit sa science : des bouges de Lyon aux sorties des lycées, des réseaux de bars au métro parisien, il croise des amitiés fondatrices, comme celle du Camerounais Mama Ohandja, l’un de ses mentors, abordé dans une rame. « Je suis allé lui parler, car il avait des disques sous le bras ». Simplement. Une attitude à la « Bonjour, je m’appelle Vincent. » qu’il n’osait adopter en matière amoureuse. « J’avais trop peur de me faire rembarrer ! ». Les notes restent ses meilleures ambassadrices : « La musique perpétue ce truc de griots, exerce un pouvoir sur les gens, surpasse tous les discours ! Chaque endroit te renvoie une façon de jouer, et les meilleures musiques germent dans la rue, comme celles glanées sur les lèvres d’un piroguier par Joao Donato. Les gens n’ont souvent pas conscience de leur musicalité ! ». Parce qu’il a confiance en son talent, Vincent accoste les artistes, ses futurs collaborateurs. Avec évidence. Sans présomption. Glenn Ferris et son épouse Anouk se rappellent un festival rémois en 1992 : dans une brasserie, un jeune homme aux allures « petites bourgeoises » se plante devant eux. Il joue du violoncelle, du classique, pas de jazz, mais souhaiterait improviser. Quelques jours plus tard, le tromboniste le rappelle, initiant une osmose prolifique, le Glenn Ferris Trio, qui donnera naissance à trois albums, et débrouillera le jeu du prodigieux « classiqueux » en un jazz luxuriant. Autre anecdote rapportée par l’écrivain François Bon: « Après ma biographie sur les Rolling Stones, j’ai reçu par courrier postal une lettre de sa part m’indiquant que j’avais fait une erreur sur le rôle de la grosse caisse dans le jeu rythmique de Charlie Watts. » Une remarque méticuleusement musicologique qui entame une collaboration lecture-musique autour de Led Zeppelin, ainsi qu’une profonde estime.

Mais c’est son ami Skki, pionnier du graffiti en France, qui en livre le portrait le plus pittoresque. Nous sommes à la fin des années 1980 à Paris. Près du métro Stalingrad, un dandy anachronique en « chaussures pointues » traverse un terrain vague pour s’adresser aux fleurons du tag tels Futura 2000. Parce que ça l’intéresse. « On voit cet échappé du conservatoire tout coincé dans son pantalon, et le mec te sort pleins de références sur les musiques blacks, arabes, africaines ! Tout serré dans son costume, il grattait son truc, enchaînait Bach et scratchs hip-hop. La foire à la brocante ! » La bande l’adopte et le rebaptise, parce que Vincent Segal sonne décidément trop « Jacques Martin » : « Cello, ça faisait beau gosse, un peu italien, ça reflétait son côté tendre, éponge » Skki creuse encore la relation de Vincent à la rue : « Le hip-hop l’a fortifié. Même issu du conservatoire, il a vite compris que la vraie musique était née dans la rue. Il cherche l’élite de la populace, dont il prélève une masse d’info. Il aime les amochés, les drogués, les losers. Comme un prédateur, il traque la beauté, l’étincelle dans l’humain».

De ces goûts cosmiques, du laboratoire Agnès B, la Galerie du Jour, où se croisent toutes les disciplines, de son ivresse de littérature, de films, de peinture, de ses voyages (tournées en camion à travers la Californie à 18 ans, innombrables scènes en Inde, au Brésil, à Haïti…), Vincent ramène la substance d’un art hétéroclite et flamboyant. A sa démesure, manquait un partenaire. Il le rencontre en 1995 au sein de l’Olympic Gramophone de Julien Lourau. Géant déjanté et sans barrière, le batteur Cyril Atef, son alter, lui offre une singularité complémentaire. Ensemble, ils peignent à la bombe les contours d’un paysage inouï, une « musique industrielle pour pays du Tiers-Monde » (Vic Moan), tissée d’improvisation, de sueur et d’énergie, rempart au prémâché et à la routine : en 1999, Bumcello allume la mèche qui enflamme, jusqu’à aujourd’hui, les dancefloors de la planète. Cyril danse, bondit quand Vincent, part d’ombre du duo, se cache derrière son violoncelle rouge électrique ; Bum l’entertainer se pare de plumes affriolantes et de tenues dénudées. Cello, lui, n’a « toujours pas reçu son costume », raille Skki. Entre les deux protagonistes règne une admiration sans borne pour cette « surprise mutuelle qu’il continuent à chaque seconde d’offrir à l’autre », mais aussi une tendre guerre, de celle qui unit les vieux couples, ou les frères. « Vincent ? Un mec chiant, cyclotimique, paranoïaque…Tout l’inverse de moi ! », rigole Cyril. Viennent ensuite les épithètes «  talentueux, gros bosseur, consciencieux, rigide, mais avec aussi une certaine souplesse lorsqu’ il se met à danser… »

Même dans ces moments, Vincent ne recherche pas d’autres gloires que celles de belles rencontres. « Il peut passer des nuits dans des hôtels luxueux en tournée avec Marianne Faithfull, ou faire des tournées sac au dos en mangeant du riz », raconte le chorégraphe Alain Buffard. L’artiste se soucie peu de son image, se moque des fêtes et des relations socialo-paillettes. Il adopte un style classique, « passe-partout », caméléon, qui le fonde dans ses galaxies différentes. Tous s’accordent sur sa rigueur, sa fragilité et sa violence, sa générosité de passeur, de « connexionneur » et son intolérance, conséquence de choix affirmés, ses côtés solaires et lunaires, deux facettes. Plus toutes les autres. Tous évoquent aussi l’éthique  d’un homme qui « ne se couche pas pour ce qui ne l’intéresse pas », selon le compositeur Alexandre Desplat. Et sa fidélité : « Il va vénérer et être respectueux d’amours qu’il éprouve pour certains, des lampes allumées pour sa survie », explique son ami, le photographe Thierry Lefébure. Enfin, il y a cette angoisse, cette tension, pacifiée par ce prolongement de son corps, l’instrument, la musique qui le traverse, et l’illumine : « Ce qu’il joue l’habite et l’alchimie se produit. Je capte l’essence de son art sur son visage, sur son corps, sur sa peau. Il devient très beau. Révélé».


Un homme, un artiste indispensable, en somme. Un moteur pour qui le suit dans cette traversée de la vie, guidée par la musique, son violoncelle, ce fil.

 

Anne-Laure Lemancel (pour Mouvement, mars 2009)

*son premier album solo, bribes de vie et de rencontres, paru en 2002 (Label Bleu)

 

 

Courte Bio :

Né en 1967 à Reims, le violoncelliste Vincent Segal tisse ses premières gammes dans les classes musique de l’école primaire, sous l’égide de Pierre Penassou, puis intègre le CNSM de Lyon. En 1986, il part étudier à la Banff Fine Art Schoo au Canada, qui conforte son goût pour l’éclectisme. Homme de grande culture, curieux de tous les arts, ouvert à tous sons, il frotte son archet à la littérature (François Bon, Marianne Faithfull…), la danse (Alain Buffard, Daniel Larrieu…), au cinéma (Alexandre Desplat…). La liste de ses collaborations s’étend à l’infini : M, Jeanne Cherhal, Moustaki, Glenn Ferris, Carlinhos Brown, Nana Vasconcelos, Chuck Brown, Elvis Costello, Blackalicious, Cesaria Evora, Papa Wemba…Avec Cyril Atef, il trouve un partenaire à sa démesure pour créer en 1999 cette OMNI (Objet Musical Non Identifié) : Bumcello.

 


 

 

 

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