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Le blog de Anne-Laure L.

Le blog de Anne-Laure L.

Ce blog est un récapitulatif non exhaustif de mes articles en tant que journaliste sur des sujets aussi variés que la musique, la société, l'actu... Bonne lecture!


Chez Rokia Traoré

Publié par Anne-Laure L. sur 16 Février 2016, 00:57am

Catégories : #musiques des mondes

Chez Rokia Traoré

Avec Né so, son 6e disque, Rokia Traoré chante le "chez soi", ce lieu qui abrite notre quotidien, nos rêves. Ce faisant, elle laisse éclater sa colère, sa fougue, sa révolte contre une société dont l’hégémonie financière détruit ces refuges. Par la musique, par son art et ses chansons, par ses regards portés sur l’autre, la diva malienne s’apaise, soigne ses plaies, renaît… Dans Né so, aux racines maliennes, aux horizons multicolores, parés de l’ombre de son idole Billie Holiday, d’un texte de l’écrivain Toni Morisson chanté avec Devendra Banhart, et de la basse de John Paul Jones (Led Zeppelin), elle ouvre plus encore son cœur. Entrons "chez elle".

RFI Musique : Que signifie Né so, le titre de votre album ?
Rokia Traoré : En bambara, "né so" signifie "chez moi". Que ce soit une villa, une grotte, ou dans la rue, notre vie commence à cet endroit précis. Ici naissent et résident nos habitudes, nos égocentrismes, notre capacité à nous projeter… "Chez moi" signifie avoir une terre où planter ses rêves. Or, lorsque l’on doit partir du jour au lendemain, cette base même de notre humanité, de notre essence, s’anéantit. Lorsque nous n’avons plus de "chez nous", lorsque nous ne savons plus où diriger nos pas, avec le strict nécessaire pour bagage, nos mondes s’effondrent ! Imaginez l’état d’un réfugié, d’un immigré, la perte de ses repères, le retour à zéro. Alors, selon moi, rien ne justifie – ni crise économique, ni peur de l’étranger – que nous laissions ces personnes-là dehors, aux portes de nos pays. Nous avons ce devoir d’accueil. À tout prix.

La perte de cette notion simple, "chez soi", son évocation, vous met en rage, vous désespère ?
Oui, bien sûr, car la suprématie économique, l’hégémonie du système financier, capitaliste, ses engrenages déréglés, à la source de tous les problèmes internationaux, ont créé une machine à fabriquer des immigrés. Un tas de bêtises compliquées, d’inepties conduit l’humanité à sa perte. Il nous faut retrouver la simplicité, stopper cette course au profit, ce culte du pétrole, réfléchir à utiliser l’argent – une création humaine ! – à bon escient, ne pas se laisser bouffer par le système ! Aujourd’hui, nous sommes des brebis égarées. Dans ce marasme, des extrémistes – religieux, politiques, économiques –, endossent le rôle de bergers. Ces trois types de malfaisants détruisent nos vies au quotidien, les rendent infernales ! Nous devons retrouver notre libre arbitre, reprendre le contrôle de l’économie, et du "système" !

Entrevoyez-vous des solutions ?

Ces problèmes possèdent des racines trop emmêlées, trop complexes pour apercevoir des solutions claires. Pourtant, je pense corps et âme qu’il faut développer, en Afrique par exemple, l’éducation et la culture : des vecteurs de communication et d’intégration qui éviteraient de nombreux conflits. De meilleures connaissances mutuelles empêcheraient l’escalade de la violence ! Et puis, il faut oser poser des questions à nos politiques, haranguer nos économistes, refuser leurs schémas préconçus… Pas simple, certes, mais quels autres choix avons-nous ?

Depuis 2009, vous habitez au Mali, votre pays, après avoir résidé en Belgique, en France... Est-ce là l’ancrage de votre musique, votre socle, votre "chez vous" ?
Il y a le pays de mes racines, et tous mes "chez-moi". Tous mes voyages, les pays dans lesquels j’ai résidé, ont permis l’émergence de ma musique : un art contemporain, tressé de multiples horizons, avec ce cœur malien, aux racines bien vivantes, en moi. Je possède aussi la nationalité française et me sens proche de ce territoire pour sa culture, sa gastronomie, etc. Mais ici, au Mali, là où je suis née, je me sens utile, à l’aise, "moi-même". Dans le village de mes parents, quand je vois vivre mes cousins germains, aux vies tellement distinctes de la mienne, je me sens émue aux larmes, de nous voir si proches, si différents, unis par le même sang…

Vous restez très engagée, très présente dans votre art. Une mission ? Une philosophie ?
Depuis mes premiers pas en chanson, ma mission et ma philosophie ne changent pas : elles évoluent, elles mûrissent avec l’âge et les expériences. La matière première de ma création reste l’"être humain", les "autres", et la gratitude infinie que j’éprouve envers la vie. La musique me permet d’extérioriser mes sentiments, d’entrer en contact avec le monde, de m’alléger de mon propre poids, de m’extraire de moi-même, de m’excentrer. Elle relativise les drames de mon existence. Par la création, par ce langage, j’entre en résonnance avec d’autres aventures humaines, et sors grandie des batailles que je livre. Alors, bien sûr, je me sens engagée physiquement et moralement responsable de ce que je chante…

Malgré ce chemin ancré en vous, vous avez failli arrêter la musique. Un moment de crise ? De doute ?
En effet, avec la guerre au Mali, cause de grands bouleversements et de répercussions sur ma vie privée, je me suis posé la question de poursuivre. Pour continuer, il me fallait des raisons solides. Je devais m’occuper de mon fils ; son école fermait au Mali, tout devenait compliqué… Mais lorsque je lui ai fait part de mes hésitations, mon petit bonhomme de six ans m’a répondu avec aplomb : "Maman, ce n’est pas une option. Tu es chanteuse. On ne change pas de métier comme ça." Ses paroles d’enfant ont résonné fort au moi et pour la première fois de ma vie, je me suis sentie pleinement "artiste", avec tout le plaisir, tout le don qui m’habite, et cette conscience inébranlable d’être à ma juste place. Chez moi.

Rokia Traoré Né So (Nonesuch Records/Warner Music) 2016
Site officiel de Rokia Traoré
Page Facebook de Roki
a Traoré

Anne-Laure Lemancel, pour RFI Musique

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