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Le blog de Anne-Laure L.

Le blog de Anne-Laure L.

Ce blog est un récapitulatif non exhaustif de mes articles en tant que journaliste sur des sujets aussi variés que la musique, la société, l'actu... Bonne lecture!


LENINE, Troubadour du futur

Publié par Anne-Laure L. sur 15 Juillet 2012, 16:49pm

Catégories : #musiques des mondes

Cheveux aux vents sur la grande scène de la Prairie des Filtres, silhouette chevaleresque, tour à tour guitar hero et folk singer tendre, l’audacieux chanteur brésilien Lenine tint la barre d’un grand voyage musical, hors des courants convenus. Hier soir (14 juin) au festival Rio Loco de Toulouse, il présentait, accompagné de ses deux acolytes Júnior Tostói (guitare, machines…) et Bruno Giorgi ( son fils, à la basse), son dernier album, Chão, un pur chef d’œuvre, bijou d’orfèvre d’une trentaine de minutes, bâti autour des sons du quotidien. Habituellement joué sur scène en « surround » (« quadriphonie ») pour plonger le spectateur dans une véritable expérience sensorielle, le public toulousain a cependant dû se contenter, pour raisons techniques, du son de façade. Les Parisiens ce soir, pourront eux, apprécier toute la pleine magie de son univers à la Cigale. Peu avant son concert toulousain, Evene a rencontré Lenine. Entretien.

 

http://www.rio-loco.org/lenine_1.jpg

 

Qu’évoque pour vous « Lusofonia », la thématique de Rio Loco 2012 ?/ J’aime cette possibilité de jouer dans un lieu, qui réunisse autant d’artistes autour de ma langue maternelle, le Portugais. Pourtant, une idée m’excite mille fois plus : celle de « Latinofonia », qui rassemblerait France, Italie, Espagne, Roumanie, Portugal, Brésil… bref, tous ces pays d’héritages latins ! Ce serait un projet ambitieux, d’envergure démesurée, autour de sonorités, de cultures partagées, de différences, aussi, qui résonnent en échos. Je ne suis pas « contre » la Lusophonie, mais « pour » un monde élargi : la Latinophonie ! Ca nécessiterait au moins vingt jours de concerts, et autant de rencontres colorées, jouissives, multiples (rires) !


Selon vous, existe-t-il quand même une identité lusophone forte ?/ Bien sûr ! Beaucoup d’éléments – musicaux, poétiques… – nous rassemblent, à commencer par la langue. Pourtant, au Brésil, celle-ci s’est parée d’autres couleurs : elle a reçu des influences japonaises, allemandes, a fréquenté le dialecte des Indiens Guarani d’Amazonie… Au fil des siècles,  le Portugais du Brésil a acquis un goût différent, des reliefs  riches, pluriels. Un phénomène similaire s’observe en Angola et au Mozambique, où le Portugais s’est mixé aux idiomes africains, ou au Cap-Vert, terre  créole… Le Portugais, langue anthropophage, a su « manger », puis digérer les dialectes. A la différence des Français, des Anglais et des Espagnols, les colons portugais se sont toujours mêlés aux populations autochtones. De ce métissage, résultent finalement des langues assez différentes. J’ai moi-même parfois moins de difficultés à comprendre un Espagnol qu’un Portugais du Portugal.


En février dernier, vous avez sorti votre 10ème album, Chão… Quel fut l’état d’esprit à l’origine de sa création ?/ Comme à chaque projet : un état d’alerte maximal ! Dès que surgit le désir de composer, me poussent des antennes, des « oreilles de souris », comme on dit au Brésil : tout ce qui m’entoure stimule et nourrit ma création ! Et puis, aux fondements, il y avait cette idée originale de réaliser un disque sans batterie, ni percussions, autour de cette idée, « chão » (la « terre », le « sol », ndlr). Dans mon processus de fabrication, le titre s’impose toujours avant l’écriture.


 

Que symbolise pour vous ce mot, « chão » ?/ J’aime d’abord passionnément la sonorité de cette « onomatopée », qui reflète à la perfection, le bruit des pas sur le sol (« Chão, Chão, Chão », murmure Lenine en boucle, sur un rythme de marche). Et puis, le mot contient cette « nasale » riche (« aoun ») que l’on ne retrouve qu’au Brésil : un son qui résonne dans tout le corps, en une sorte de réverbération (Lenine se gargarise de ce son, le chante presque, le fait traîner à l’envi). J’aime aussi sa signification. Au Brésil, « chão » ne désigne pas seulement le « sol » ou la « terre », mais plus largement tout ce qui te soutient. « Chão » peut ainsi se référer à la famille, à l’amour, à la sensualité… Par exemple, lorsque tu as perdu ta direction ou tes esprits, tu es sans « chão » ; il signifie aussi tout ce que tu as parcouru, et tout ce qu’il te reste à accomplir. Ces quatre lettres contiennent une dimension philosophique…

 

 

 

 

Les bruits de votre quotidien (bouilloire, tronçonneuse, machine à laver…) qui constituent l’ossature de ce disque, participent-ils de aussi de ce « chão » ?/ Pour tout dire, l’inclusion de ces bruits est, à l’origine, survenue de façon « accidentelle ». Alors que j’enregistrais mon premier titre, le canari de ma belle-mère s’est mis à siffloter. Mon fils, Bruno, producteur du disque, m’a fait remarquer que ses gazouillements étaient dans la même tonalité que notre morceau : autant assumer cette « conspiration » en faveur du projet ! Microphone dans la cage, nous avons donc  enregistré ses mélodies, qui ouvraient sur le disque une nouvelle fenêtre, des perspectives inédites… Tout de suite, nous avons pensé à cette filiation avec les musiciens « concrets » : Pierre Schaeffer, John Cage, Pierre Henry, et plus largement Franck Zappa, Hermeto Pascoal… Mais, en même temps, tout fut concocté de manière intuitive, sans boucle ni retouche, à partir de sons bruts, organiques. Pour chaque chanson, j’ai imaginé une identité sonore, utilisé des bruits signifiants pour moi : une bouilloire dont j’ai fait varier l’intensité en « jouant » sur le gaz, une machine à laver, un métronome, les battements du cœur de mon fils… Tout mon « chão », bien sûr, comme cette pochette d’album, où l’on voit mon petit-fils assoupi sur mon ventre… Cet album présente, je crois, une photographie fidèle d’un moment de ma vie.


Avec une petite trentaine de minutes, vous avez fait le choix d’un album très court, à écouter d’un seul tenant. Pourquoi ? Parce que la vie est courte, que le monde va trop vite, et que les gens n’ont pas de temps à perdre (rires)… Et puis, une photographie, c’est l’instantané : autre clic, autre disque !


Y’a-t-il derrière cette sorte d’album « concept », une quête politique et/ou métaphysique ?/ Toute expression culturelle contient, à mon sens, une manifestation politique ou philosophique. A chaque disque, j’essaie de décrire le monde qui m’entoure, de réaliser une sorte de reportage, sur mon temps, sur mon époque… Alors, bien sûr, je parle au travers de ce que vois, de ce qui m’émeut, de ce qui me touche : d’où, aussi, la dimension métaphysique.


Vous sentez-vous appartenir à ce grand courant de la musique brésilienne ?/

Bien sûr ! De cette grande chaîne métissée, je suis un chaînon. Mais surtout, je revendique l’héritage des troubadours. Comme mes idoles, Arnaud Daniel ou Bernard de Ventadour, ces troubadours français du XIIe siècle, je me sens l’âme d’un chroniqueur social. Dans le monde contemporain, j’adore aussi le toulousain Claude Sicre à la tête des Fabulous Trobadors. Toute cette culture occitane a transité par l’Espagne, s’est mêlée à la culture maure dans la péninsule ibérique, pour finalement arriver au Brésil. C’est la « Latinophonie » !

 

Anne-Laure Lemancel, pour Evene

 

A retrouver ce soir, 15 juin, en concert à la Cigale

 

 

 

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