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Le blog de Anne-Laure L.

Le blog de Anne-Laure L.

Ce blog est un récapitulatif non exhaustif de mes articles en tant que journaliste sur des sujets aussi variés que la musique, la société, l'actu... Bonne lecture!


Lutherie Urbaine: réenchanter la ville

Publié par Anne-Laure L. sur 10 Juin 2007, 17:45pm

Catégories : #jazz

Depuis 1999, Lutherie Urbaine fabrique des instruments merveilleux à partir d’objets jetés à la poubelle. L’idée, un peu « cinglée », a mené l’association bagnoletaise et ses Urbs jusqu’en Afrique. D’utilité publique, la structure, forte de six créations et d’innombrables résidences, revendique trois axes : culturel, social et pédagogique. Une belle aventure racontée par son concepteur et directeur artistique Jean-Louis Méchali.

 

Le Lull (Lutherie Urbaine Le Local) s’est posé à Bagnolet en décembre dernier. A son bord : les Urbs, ces drôles d’oiseaux au chant bizarroïde, et leur fatras bigarré d’Objets Musicaux Non Identifiés – baignoires contrebasses, percussions-bouteilles d’eau, batterie de cuisine. Si la base se localise dans la commune de l’est parisien, l’aura généreuse de Lutherie Urbaine rayonne bien au-delà des frontières du 93.

Marche arrière. L’aventure germe, il y a huit ans, dans la caboche de Jean-Louis Méchali, touche-à-tout musical, batteur de jazz, producteur, arrangeur et professeur au conservatoire de Bagnolet. Refus de se limiter à la réalité donnée, envie passionnée de l’embellir et de s’en amuser, la recette favorise l’émergence de belles idées. Au milieu des tours, fusent les doléances des gamins du quartier : batterie trop chère, conservatoire bourgeois, manque d’espace. « J’ai réalisé que je m’adressais uniquement à des jeunes qui fréquentaient l’établissement », note ce défenseur d’une certaine idée de la démocratie culturelle, à l’origine de projets réunissant solistes avertis et amateurs (spectacle Ciné-club à Banlieue Bleue en 1996). « Il fallait toucher les autres». Qu’à cela ne tienne. Et puis, au pied des immeubles, gisent ces encombrants, ces objets déglingués, inanimés, rebuts de la société de consommation. « Que pourrait-on bien construire avec ? », se demande l’artiste, revêtu des apparats du savant fou.


Partitions gustatives

Avec Alain Guazzelli, dessinateur industriel, il réfléchit six mois durant à l’élaboration de ce projet loufoque. « Intellectuellement excité par l’idée de redonner vie aux objets, je ne savais pas comment les instruments chanteraient ; si une pure conception de l’esprit créerait du son et du sens.  J’avais envie de jouer les apprentis sorciers. Heureusement ingénus, nous nous réjouissions  des bonheurs que l’entreprise allait nous apporter». Au fil des ans, ce travail d’ « alchimiste avec la merde de la société », suscite des instruments féeriques, présentés lors des expositions « Lutherie inouïe », des constructions aléatoires, fabuleux mécanos, juste pour le plaisir des yeux. Comme d’autres partent à la cueillette des champignons,  les Urbs, ces « luthiers sauvages »,  écument les poubelles de la ville. Un coup sur une poêle à frire, un sifflement dans une canette: tout fait musique ! Reste à assembler, coller, visser, souder. Un peu d’huile de coude, beaucoup d’imagination et de débrouille, et l’oreille pour juge : les instruments sonnent comme des vrais, mais clament leur différence. Polyphonie de velours métallique pour symphonie en perceuse majeure, syncopes de boîtes de conserve assaisonnées de doubles coups de marteau, les créations de Lutherie Urbaine vagabondent sur un terrain inouï. « L’instrument n’existe pas. Il faut l’inventer, découvrir le corps sonore, sa matière, le geste qui produit le son, aller à l’encontre de cette « ethnologie musicale futuriste ». La modernité de Lutherie Urbaine réside dans cette utilisation de nouveaux mots ». Pour Jean-Louis Méchali, écrire des œuvres pour instruments inconnus, relève de la gageure. Un défi brillamment relevé.  « Lorsque je compose, j’ai en tête le timbre à obtenir. Je décris les instruments à mes luthiers, parfois avec des adjectifs gustatifs : «  croustillant » ou «  épicé ». Je précise s’il se gratte, se souffle, se percute, se frotte. Je soumets des visuels. Au bout de quelques heures de ping-pong dialectique, la solution se profile, et l’oeuvre définitive se révèle souvent meilleure que celle imaginée ».



Du vide au plein

Jean-Louis Méchali et son équipe partent donc d’un « vide », pour aboutir à un « plein », emplir la musique et se remplir. Pas question, pour autant, de concocter, dans leurs coins, leurs petites fabrications ! « Je voulais effectuer ce parcours avec les gens. Mon but n’était pas de créer un savoir et de l’exercer, mais de le partager et de l’élaborer en commun». Des stages, des résidences, des ateliers dans les collèges, dans les classes défavorisés, en prison : Lutherie Urbaine sort la culture de ses murs institutionnels. « Il faut trouver les gens là où ils vivent, recréer des agoras de proximité. Nous autres, « artistes », ne sommes pas détenteurs de la sensibilité. Pour sortir de l’ « élitisme », il faut donner à penser à ceux qui nous entourent, façonner la culture main dans la main. ». Les acteurs participent donc à toutes les étapes : de la collecte à la fabrication des instruments, pour aboutir à la scène, où se retrouve parfois un prolifique ensemble de musiciens novices, susceptible d’interpréter un art compliqué. « Je m’intéresse à la transmission musicale du Steel Band et du gamelan : un apprentissage individuel de petites cellules rythmiques. J’aime la pratique villageoise de ce genre de musique, où chacun détient une place unique. »


Les Urbs en Afrique

L’art de ne rien tenir pour acquis et le désir de rencontres ont d’ailleurs amené les Urbs à parcourir le monde. Un voyage au Congo, un autre au Mozambique à l’origine de deux cd-dvds : la musique audacieuse surgit entre deux cultures. « En Afrique, j’ai essayé de sortir des rythmes indigènes, comme des occidentaux. J’inventais du coup des métriques impossibles : un terrain vague où chacun essaie de perdre ses repères pour devenir expert d’un truc créé ensemble. Ils ne doivent pas savoir les choses, et moi non plus. Les africains nous ont enseigné de magnifiques techniques d’assemblage. Et nous leur avons montré comment fabriquer des instruments avec des ordures!»  L’échange se révèle prolixe. Du vide, émerge encore un plein d’émotion, renouvelé en 2007-2008 avec le projet Chap, chap ! dans la Province du Gauteng en Afrique du Sud. Cette vaste entreprise pluridisciplinaire, construite au gré de résidences croisée, mêle musique et danse, se dote d’un instrumentarium spécifique et doit aboutir à une création présentée fin 2008 dans les deux pays.

Depuis le début, le succès de Lutherie Urbaine – nom déposé – tient à l’assise de l’association soutenue par nombre de partenaires publics. Forte de son nouveau et spacieux local, de son label Métal Satin et des Urbs, ses sept musiciens attitrés, Lutherie Urbaine diversifie encore ses explorations. Au menu : la formation des Lullitiens, un orchestre déambulatoire; la création d’un pianocktail géant (le fameux instrument de L’Ecume des jours) en partenariat avec « Quai Nord » dans le Pas-de-Calais ; ou encore la série des Zinsolistes, initiée par Simon Goubert et Franck Tortillier, durant lesquels des artistes renommés tâtent des instruments de Lutherie Urbaine.

 

 

Ramification urbaine

Comme ses constructions diffractées, la structure possède donc plusieurs ramifications : des axes culturels, pédagogiques, sociaux, une ambition citoyenne, une vocation plastique. Le cœur, pourtant, demeure : l’engagement et l’implication de chacun. « Créer quelque chose de beau pour soi  à partager, y mettre un peu d’énergie,  relève d’un élan enthousiaste et d’une transformation personnelle ». Jean-Louis Méchali a recueilli ce compliment d’une élève de Segpa : « Je suis comme ces objets. J’étais toute cassée. On m’a recollée pour faire quelque chose de plus beau ». Par delà la musique, Lutherie Urbaine, sert aussi à cela : réenchanter la ville. Et la vie.

 

Anne-Laure Lemancel (Pour Mouvement, 2007)

 

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